Autour de Mirko Le Petit Duc - Il Piccolo Duca


Entretien avec Claude Vistel

Histoire de la Maison LUG

La célèbre maison d'édition LUG, qui a fait rêver notre enfance et publié tant de héros et super héros, a été créée par 2 hommes ayant, chacun à leur manière, fait parler d'eux et marqué leur époque.
Si l'un d'eux est souvent cité dans le milieu de la bd, c'est à dire Marcel Navarro, l'on ne s'étend pas souvent sur son associé, Auguste Vistel, malgré qu'il ait laissé son nom dans d'autres domaines et que sa fille, Claude, ait participé (quasiment depuis le début) à l'épopée de la Société et ce, jusqu'à la fin.
Curieux de connaître ce côté de l'histoire de la maison LUG et voulant en savoir un peu plus sur Auguste et Claude Vistel, j'ai contacté cette dernière qui a bien voulu me recevoir chez elle, à la campagne, dans l'Ain.
Dès l'abord, les présentations faites, vous êtes envahis par l'incroyable sourire de cette dame. Un très joli sourire, très largement dispensé, qui vous met tout de suite à l'aise d'autant plus que son amabilité et sa simplicité rompent immédiatement la glace et vous mettent tout de suite en confiance.
Installés autour d'une petite table, à l'étage de sa maison, j'ai aussitôt commencé mes questions:

Votre père est né en 1905 à Annecy. Il est venu très tôt s'installer à Lyon?

Oui, il est né le 16 juillet 1905 à Annecy où mon grand-père, possédait une scierie. Puis, effectivement, la capitale régionale étant Lyon il y a ainsi fait ses études, au lycée Ampère notamment.
Suivant la volonté de son père il a ensuite fait l'école de chimie dont il a été diplômé ingénieur et s'est spécialisé dans la tannerie.
Mais il avait également suivi des études de droit, matière qu'il préférait nettement plus, et en a obtenu la licence.
Toutefois il est parti en Amérique du Sud pour diriger une usine de tannerie alors qu'il ne parlait pas un mot d'espagnol.
Il avait auparavant effectué son service militaire de 1927 à 1929 comme sous-lieutenant en participant à la pacification du Maroc après la guerre du Rif.
Lorsqu'il a été libéré de ses obligations militaires, c'est là qu'il est parti en Amérique du sud. Il cherchait du travail et, en ces années, ce n'était pas évident.
Un poste à Santiago du Chili lui a été proposé, qu'il a accepté.
Il s'était brouillé avec son père car, sa mère étant morte, ce dernier s'était remarié et il ne s'entendait pas avec sa belle-mère.
Il arrive donc à Santiago du Chili où il se lie rapidement à des intellectuels car les chiliens ont toujours été très francophiles. Ma mère par exemple, au Chili, avait appris tous les départements français.

Votre mère était chilienne?

Oui, mon père l'y a rencontrée et ils s'y sont mariés. Elle était doctoresse.
Mon père, qui était plutôt un intellectuel, fréquentait donc ce milieu et a sympathisé avec beaucoup de gens.
Il était même l'un des fondateurs du parti socialiste chilien et a participé à une révolution où Alessandri a été renversé.
Il a également parcouru le Pérou. Enfin, bref...
Et puis la guerre se préparait.
Il y avait déjà des chiliens qui revenaient d'Allemagne et qui disaient : "Vous ne savez pas ce qui vous attend..."
Mon père a alors souhaité rentrer. Il a dit à ma mère : "Il se prépare des choses terribles en Europe et plutôt que de rester là, je préfèrerais que nous rentrions".
Ils sont donc rentrés en France. C'était en 1935.
Malheureusement ma mère ne pouvait exercer son métier car il n'y avait pas d'équivalence de diplômes entre la France et le Chili et il aurait fallu qu'elle refasse toutes les études déjà entreprises, ce qui n'était pas concevable.
Mon père a alors travaillé, toujours dans sa partie, notamment à Chevreuse, dans les Yvelines, où je suis née en mars 1937.
Auparavant, l'année précédente, il avait écrit un premier livre sur l'Amérique latine: REGARDS SUR LE MONDE INDO-LATIN. Cette Amérique latine qui l'avait fasciné et qui l'avait beaucoup touché.
Puis il a été au chômage et enfin il a trouvé un travail à Vienne dans l'Isère. A Pont-Evêque exactement, où il était Directeur de l'usine Pellet, vous savez, les chaussures Christian Pellet...

N'avez-vous pas de frères ou de soeurs?

Si, j'ai un frère, Jacques, qui est né en janvier 1940.

C'est la guerre alors?

Oui, en septembre 1939 c'est la mobilisation. Mon père doit rejoindre son arme, dans l'artillerie, comme sous-lieutenant jusqu'à la démobilisation en juin ou juillet 1940.
Lorsqu'il y a eu l'appel de juin 1940, il a adhéré tout de suite, disant que ce n'était pas possible d'accepter cela.
Il commence par rédiger des tracts.
Il fonde dans la foulée un petit réseau de résistance qu'il nomme "La Reconquête", dans la région de Vienne mais où il n'y avait presque personne.
En 1941 il contacte le mouvement "Libération" en zone sud et joint son équipe à la leur, apportant son organisation au mouvement.
Il organise plusieurs parachutages dans la région et poursuit le développement de son réseau.
Il est arrêté en décembre 1942 et condamné à 10 mois de prison. Il s'évade en septembre 1943 grâce à l'action des MUR (Mouvements Unis de Résistance) et de la police en se faisant libérer par une fausse levée d'écrou.
Avec ces mouvements il crée, cette même année, un journal clandestin qui sera appelé "La Marseillaise".
Puis il entre véritablement dans la clandestinité, devenant le colonel Alban et prenant la tête des MUR dont il est nommé chef régional en 1944.
Echappant aux arrestations massives, il réorganise la région avec peu de moyens et en assure le commandement FFI suite à la mort du Colonel Chambonnet fusillé place Bellecour à Lyon.
Il devient ainsi chef militaire et politique de l'ensemble de la région, s'efforçant de réaliser l'unité des Corps Francs, des Francs Tireurs et Partisans et de ses Forces Françaises de l'Intérieur.
Il prendra une part active à la libération de Lyon, entrant le premier à la préfecture.
A la libération il abandonne ses fonctions militaires et se retrouve sans travail.

N'avait-il pas un journal par la suite?

En fait, c'est son journal clandestin, "La Marseillaise" qui a paru normalement à la libération et qu'il a tenté de faire vivre.
De plus, Marcel Navarro y avait travaillé. Je ne me souviens plus s'il y participait déjà du temps de la parution clandestine... Il me semble bien que oui. Je crois bien qu'il y est entré à partir de 1943 mais toujours est-il que c'est là que mon père et lui se sont rencontrés...

Tiens, je ne savais pas que Marcel Navarro avait travaillé dans ce journal!

Si, il travaillait dans une librairie mais aussi pour plusieurs journaux, faisant des articles après avoir glané des faits divers ou écrivant des histoires...
En fait, il s'était marié très jeune et devait "faire bouillir la marmite", d'autant plus qu'il avait un enfant en bas âge me semble-t-il à cette époque.
Donc mon père a tenté de vivre quelques temps avec son journal mais il manquait d'argent.
Il a préféré saborder sa publication dont il ne voulait pas la compromission en dépendant de financiers qui lui auraient indiqué la ligne à suivre. Il s'est donc retrouvé sans rien.

Ah? Mais n'avait-il pas une attribution de papier comme Bernadette Ratier qui avait été résistante également?

Sans doute, c'est fort possible.
Effectivement Bernadette Ratier avait été résistante et avait connu mon père durant la clandestinité. Ils étaient devenus bons amis. Mais je ne crois pas qu'il ait fondé tout de suite ses maisons d'éditions.
En fait, mon grand-père avait une petite maison, une maison de famille. Et à sa mort, mon père l'a vendue pour acheter une propriété à Antibes et faire le commerce de fleurs.
Il avait quand même l'esprit d'entreprise. Donc il a fait le voyageur de commerce pour vendre ses fleurs.
Il y avait un agriculteur, un ancien de la résistance, qui s'occupait de les faire pousser à Antibes et mon père se chargeait de les commercialiser en faisant la tournée des fleuristes.
Nous habitions Lyon à cette époque, ayant quitté Vienne.
En réalité, il avait l'argent de la résistance mais à la libération il a tout rendu. Homme de principes, il a tout restitué et lorsqu'il a rapporté les valises contenant l'argent, on le regardait, comme ça, avec des yeux écarquillés...
Et puis, il n'a pas souhaité faire une carrière politique, contrairement à ce qui a été dit...
Il s'est dit: "Ma femme est étrangère, j'ai abandonné ma famille pendant des années, je dois maintenant assurer leur avenir... J'ai eu la chance de revenir vivant...".
Alors voilà. Je ne sais pas combien de temps son commerce de fleurs a duré mais cela n'a pas trop bien marché.
C'est là qu'il s'est associé avec Bernadette Ratier et Marcel Navarro qui, lui, en outre, avait travaillé à la SAGE d'Ettore Carozzo.
La même année, en 1948 donc, dans la foulée, il crée AVENTURES ET VOYAGES avec Marcel Navarro, Bernadette Ratier et René Guimet puis LES 4 POINTS CARDINAUX avec Navarro seulement.

C'est là qu'il publie un hebdomadaire féminin: RIEN QUE TOI. Mais pourquoi un hebdomadaire féminin?

C'est Marcel Navarro je pense. Il connaissait quelqu'un qui assurait les dessins...

Tiens, j'ai lu que c'était votre père qui cherchait à créer un tel journal?

Oh non! Je ne pense pas. C'est Navarro je crois bien. Il parlait italien et avait ses entrées notamment avec les gens de chez Del Duca qui avait des journaux féminins et des romans photo.
RIEN QUE TOI publiait des romans photo ou plutôt des romans au lavis qui étaient dessinés en Italie, en particulier par un Monsieur qui avait beaucoup de talent, faisant déjà des couvertures de NOUS DEUX et qui s'appelait Barbato.
Une fois nous sommes allés en Italie avec mes parents et avons été reçus par Barbato. C'était vraiment un homme charmant, un grand Monsieur...
Il nous a fait visiter Rome et, profitant d'une photo de ma mère devant la fontaine Trevi, il en a réalisé un grand portrait, enjolivé avec une grande robe blanche de bal, c'est le portrait que vous voyez là (en effet, elle me montre un grand portrait en pied de sa mère, vêtue d'une magnifique robe, dans un grand cadre). Ma mère n'avait jamais porté de robe comme ça... (rires). Barbato avait vraiment du talent...
Mais je ne pense pas que ce soit une idée de mon père. Les romans dessinés, ce n'était pas sa tasse de thé...

Si ce n'était pas sa tasse de thé, pourquoi avoir choisi cette voie? Pourquoi ne pas avoir continé dans la filière de la chimie?

Ah, ah! (rires). Bah, cela ne lui plaisait pas non plus. Il avait fait cela car son père l'avait obligé mais pour l'embêter il avait fait son droit également... Comme je vous l'ai dit, c'était plutôt un intellectuel...
Toutefois il était attiré par l'édition, effectivement.
Il avait donc contacté Mouchot, résistant également comme lui mais qui n'était pas intéressé étant donné qu'il avait fort à faire avec ses publications.
Comme il était déjà en pourparler avec Ratier et Navarro, il a proposé à ce dernier de se mettre ensemble pour essayer de créer leur propre maison qui verra d'ailleurs le jour peu de temps avant AVENTURES ET VOYAGES.
En fait il souhaitait principalement gagner sa vie de cette manière et ça a marché.
Et puis Navarro avait beaucoup d'idées. Le temps passant, créant des histoires pour AVENTURES ET VOYAGES et pour LES 4 POINTS CARDINAUX, ayant des contacts en Italie, s'inspirant de ce qui se faisait déjà là-bas, il convainc mon père de créer une autre maison bien spécifique et orientée sur les histoires illustrées.
En outre, déjà, Mme Ratier parlait de s'installer à Paris, elle revendiquait leurs parts et était sans cesse à les enquiquinner avec cela. C'est donc là que LUG est né. Ils lui ont laissé d'ailleurs dans un premier temps tous ses journaux et se sont consacrés à leur maison.
Et l'épopée commence en septembre 1950 avec un premier titre: PLUTOS.
Par la suite, en 1954, ils se sont désengagés entièrement d'AVENTURES ET VOYAGES en lui offrant leurs parts.
Mon père l'a fait en partie par amitié pour leur passé de résistants. Et puis LUG commençait à décoller avec ses 6 ou 7 titres en chantier.
Au début, les illustrés étaient en grand format, suivant une mode de l'époque, avant d'adopter le modèle italien des pockets. Il y avait donc PLUTOS avec des histoires italiennes de la maison AUDACE, future maison BONELLI et dont les couvertures étaient de Cézard. Puis ont suivi RODEO produisant les aventures de Miki le Ranger, TEX distillant le fameux Tex Willer de Bonelli père.
Dans le lot il y avait 2 pockets: SUPPLEMENT A PLUTOS et surtout PIPO, ce dernier reprenant du matériel comique d'ALPE. Il me semble bien qu'il s'agissait du premier titre humoristique de la maison.
Puis en 1955 c'est véritablement le début du succès avec RODEO qui englobe TEX et poursuit les aventures de Miki et de Tex Willer puis surtout l'apparition de Blek le Roc dans KIWI, accompagné du Petit Duc de votre cher De Vita.
Blek plaisait vraiment aux enfants et c'était une belle réussite des 3 italiens de EsseGesse.
Par la suite j'ai pu constater que de nombreux lecteurs, devenus adultes, ont été marqués aussi par les histoires de De Vita. Dans certaines manifestations ou expo on me parlait du Petit Duc. Je ne l'aurais pas pensé d'autant plus qu'il n'avait officié que sur une soixantaine d'épisodes.
Bref, KIWI a été une réussite, même par la suite avec la reprise de la série par Mitton ou Tota.

Comment se répartissaient les tâches?

Marcel Navarro, qui était cultivé et s'interessait à beaucoup de choses, représentait d'une certaine manière le côté créateur. Mon père, homme d'ordre et d'organisation, représentait plutôt le côté gestionnaire, peut-être parce qu'il avait déjà dirigé plusieurs entreprises.
Il essayait de maintenir la maison dans les rails ce qui n'était pas toujours facile, surtout par la suite, lorsqu'il y aura un peu plus de personnel et notamment des artistes.
Il faut bien considérer aussi que Navarro était beaucoup plus jeune. Ils avaient près de 20 ans d'écart et, toujours une idée en tête, toujours prêt à foncer, il devait parfois être tempéré par mon père qui regardait bien souvent le tableau financier plutôt qu'artistique.
De plus, mon père avait apporté 70% des capitaux et Navarro le reste.
Aux 4 POINTS CARDINAUX, papa en avait déjà mis un peu plus c'est à dire 75 ou 80% qu'il a réinvestis dans LUG lors de la vente de RIEN QUE TOI en 1951.
C'est sûr que Marcel Navarro avait beaucoup d'idées. Et puis il rencontrait les dessinateurs, les scénaristes... Souvent c'est lui qui insufflait les premières idées qu'il faisait réaliser. Parfois il trouvait une autre idée qui était meilleure et mettait la précédente au placard, mais alors cela faisait un manque à gagner puisqu'il fallait payer le dessinateur...
Bref, en un certain sens ils se complétaient.

Et vous pendant ce temps là?

Ben moi, je grandissais. De Chevreuse dont je ne me rappelle rien, nous sommes donc allés à Vienne puis à Lyon où j'ai passé mon enfance et fait mes études, au lycée St Just.
A 18 ans j'ai eu mes bac puis j'ai fait Sciences Po et 1 an d'école de journalisme à Paris pour entreprendre finalement une licence de lettres à la Faculté de Lyon...
Voilà... C'est pendant cette licence que je travaillais à mi-temps à la Société (LUG).

Les locaux de Lug se trouvaient rue Bellecordière puis, en 1956, ils passent rue Emile Zola. Pourquoi ce changement?

Oh, c'était devenu trop petit à Bellecordière.
Et puis il y avait toutes les autres éditions: il y avait déjà LE REPUBLICAIN, SPRINT (un hebdomadaire de sport où Navarro avait travaillé d'ailleurs), AVENTURES ET VOYAGES, LES 4 POINTS CARDINAUX et donc LUG.
Cela faisait du monde et l'on se marchait dessus et puis entre les différentes éditions de plus...
Enfin, même si LES 4 POINTS CARDINAUX et LUG étaient gérés par les mêmes personnes, il y avait beaucoup de monde et parfois le courrier était mélangé avec d'autres maisons.
De toutes manières LES 4 POINTS ont été vendus peu après la création de LUG et comme cette dernière a grandi régulièrement, les associés ont décidé de trouver d'autres locaux.

Que dire des débuts?

Et bien mon père et Navarro ont commencé par acheter des histoires aux différents éditeurs italiens comme ALPE ou AUDACE. Il y a eu ainsi PIPO, TEX WILLER puis MIKI LE RANGER et BLEK LE ROC.
Et peu à peu ils ont lancé leur propre fabrication d'histoires.
Nous avions un bureau à Milan où il y avait une personne, italienne, chargée de trouver des dessinateurs ou des scénaristes: il s'agissait d'Arnalda Maffi, la belle Arnalda. Aidée en cela de Martini l'un des responsables de la maison ALPE.
Le premier à avoir fait de l'inédit pour LUG était De Vita et par la suite il y en a eu bien d'autres.
Jusqu'à la fin des années cinquante, il s'agissait de toute une période de création, et d'histoires et de titres, qui remporta un réel succès.
Puis, les fans réclamèrent la reprise de certaines histoires telles Blek ou Miki.
C'est ainsi que nous avons en parallèle procédé à un certain nombre de rééditions avec NEVADA par exemple ou BLEK dans lequel nous avons repris les histoires du trappeur et toute l'oeuvre de De Vita.

Je vois apparaître votre nom dans les ours des revues LUG à partir de 1959, comme membre. Auparavant il y avait René Chambost. Qui était-il?

Ah oui, Chambost, oui, en réalité c'était Roger Chambost. Je ne sais pas pourquoi figurait le prénom de René.
C'était un cousin de mon père et mon parrain aussi. En fait il n'avait rien à voir avec la Société. Il n'y travaillait pas. Il fallait un conseil d'administration avec 3 personnes au minimum.
Figuraient ainsi mon père, Marcel Navarro et Roger Chambost.
Mais effectivement, à partir de 1959 c'est moi qui ai assuré cette troisième personne.
Comme je vous l'ai dit, je travaillais déjà à mi-temps à LUG, poursuivant parallèlement mes études.

Et que faisiez-vous pendant toute cette période où vous étiez membre?

Et bien, écoutez, qu'est-ce que je faisais? Oh, j'ai dû faire des traductions d'espagnol, je participais à la rédaction, je corrigeais les traductions conjointement avec les traductrices.
Puis nous avons commencé à publier un peu de matériel anglais, donc comme je possédais la langue, je lisais les histoires pour les choisir, telles DAN DAIR, JOHNNY CONQUEST, STORM NELSON ou TRACASSIN.
L'on avait acheté cela à une société anglaise, la FLEETWAY je crois. Nous avions déjà commencé à nous diversifier et à faire un peu de science fiction. Mais cela n'a pas marché car ce n'était pas mûr. C'était peut-être trop tôt. Et puis c'était un dessin bien anglais, statique.
De plus, Navarro faisait redessiner les pages car c'était du lavis. Il faisait décalquer le dessin par des gens comme Bordet, Bordelet ou Mitton...
Je m'occupais aussi de certains journaux, corrigeais les lettrages et les fautes d'orthographe, divers travaux de ce genre... Je faisais également des articles...
En outre il y a eu toute une période de transition en ces années soixante, où nous nous cherchions.
De plus, la concurrence était déjà rude depuis des années.
Pour répondre au succès d'AKIM il y avait bien eu la création de ZEMBLA en 1963, qui avait bien été accueilli, mais nous procédions à des essais qui parfois ne duraient pas ou qui furent des échecs.
Si LES ALBUMS COMIQUES DE KIWI, par exemple, semblent avoir bien marché, la série des "Carré d'As" avec BAROUD, DAGO, PAMPA, BRONCO a, par contre, été un fiasco.
Nous venions de nous faire souffler CAP'TAIN SWING par Bernadette Ratier, alors nous nous sommes rabattus sur OMBRAX de la EsseGesse mais il n'aura pas le succès escompté malgré de bonnes secondes parties comme Bob Lance...
Il y a eu MUSTANG aussi or il ne proposait que des rééditions, avant de se transformer radicalement...
Et puis ce fut la période des super héros à partir de 1968-1969, où j'ai eu une part toutefois assez active puisque matériel anglo-saxon.
Nous avons longuement hésité avec mon père et Navarro avant de nous lancer dans ce créneau en produisant au début de 1969 un premier titre, FANTASK, qui introduisait les héros MARVEL en France c'est à dire Le Surfer d'Argent, Spiderman-L'Homme-Araignée, Les 4 Fantastiques.
Mais l'aventure n'a duré que quelques mois, victime de la censure. L'année suivante nous avons lancé STRANGE et MARVEL.
Curieusement la censure leur fichera la paix tant qu'ils conserveront un format pocket. Ils sortaient en noir et blanc et en bichromie pour les rendre plus lisibles, attirant de ce fait moins l'attention.
Mais dès que nous les avons sortis en format US, les ennuis ont commencé à tel point que le titre MARVEL a cessé au bout d'un an.
Ce qui effrayait le comité de surveillance était "La Chose" dans Les Fantastiques qui constituaient "des monstres traumatisants pour la sensibilité juvénile".
STRANGE, lui, a duré bien plus longtemps si bien que nous lui avons adjoint un SPECIAL STRANGE qui a bien fonctionné aussi...
De toutes façons cela a constitué un tournant dans la maison car, tout en maintenant les petits formats classiques, nous avons pris une orientation vers la science fiction et le fantastique dont nous avons joué en quelque sorte le rôle de précurseur en ce domaine...
Et finalement cela a bien fonctionné car les super héros, quels que soient les supports qui les abritaient, c'est à dire revues ou albums, ont eu leur heure de gloire et leurs fans invétérés. Toute une génération a été passionnée...

En 1972 je vous aperçois Rédactrice en chef. Navarro y est Directeur de Publication et Médina membre?

Effectivement, à cette date mon père avait pris officiellement sa retraite. Roger Médina était un dessinateur mais aussi le neveu de Navarro...
Mon père continuera à venir au bureau mais ne gèrera plus en réalité. Il faisait beaucoup d'articles variés et de rédactionnel car il fallait mettre 10 à 15% de textes pour que la commission paritaire nous permette l'attribution d'une TVA à 5,5%. D'ailleurs la série "Qu'est-ce que l'atome" est de lui.
Et il continuera de la sorte pendant sa retraite. Ainsi, comme il s'intéressait à tout, il concevait de petits articles scientifiques, sur le monde, l'univers, l'histoire...
Il profite cependant de sa période d'inactivité pour retourner en Amérique Andine avec ma mère.
Celle-ci y était déjà revenue à plusieurs reprises cependant, pour voir sa famille, ses frères et soeurs... La première fois cela devait être en 1953...
Mon père y effectue en outre une étude approfondie de multiples données historiques qui, conjointement à une longue analyse, aboutira à l'écriture d'un autre ouvrage sur le sujet: L'HOMME DES ANDES publié en 1976 chez ALBIN MICHEL.


De gauche à droite: Rémy Bordelet, Claude Vistel, Roger Médina, Marcel Navarro, Madeleine Carroz (photo C. Vistel).

Pourquoi était-il attiré par ces civilisations?

Et bien, il y était allé jeune et le pays l'avait énormément fasciné.
Fréquentant les intellectuels et les universitaires du pays, il s'est trouvé mêlé aux événements politiques auxquels il a participé.
De plus, amoureux de ma mère, il a eu un autre regard sur les pays andins, un regard différent de ce que pouvait avoir un simple résident ou un simple voyageur.
Donc, attiré, charmé et séduit par ces contrées dont les peuples avaient eu et ont encore une destinée bien singulière, il a tenté de les comprendre et par conséquent de les expliquer, d'où les livres qu'il leur a consacrés.
Et puis, mettant sa retraite à profit, en 1981 il élabore un autre ouvrage dont le sujet, bien que semblant éloigné de la civilisation andine, n'en est pas moins proche. Il s'agit du TEMPS DES GRACQUES chez LATTES, étude sur les réformes agraires et les propositions de loi établies par 2 frères romains Tiberius et Caius Simpronius Gracchus vers 150 avant JC environ.
S'il y a un autre thème qui l'a marqué c'est la période de la guerre à laquelle il a également consacré quelques ouvrages tels HERITAGE SPIRITUEL DE LA RESISTANCE paru en 1955 à la LUG puis LA NUIT SANS OMBRE en 1970 chez FAYARD et L'HEURE OÙ TOMBENT LES MASQUES en 1974 à FRANCE EMPIRE.


Auguste Vistel (photo C. Vistel)

Pour en revenir à la bd, devenue Rédactrice en Chef, que faisiez-vous?

Et bien, à partir de ce moment là, avec Marcel Navarro, nous nous sommes partagés l'américain et l'italien.
Nous avions donc commencé à publier le matériel américain en 1968-1969 dont je sélectionnais les histoires, relisais les traductions, corrigeais les textes etc...
Nous avions créé un fichier spécifique sur ces publications car il fallait traduire les noms des personnages.
Ce fichier contenait aussi l'historique des personnages en question car ils avaient tous un passé et ils évoluaient, changeaient, se croisaient dans les mêmes histoires, se transformaient, puis d'autres nouveaux personnages arrivaient et ainsi de suite. Nous faisions cela car les fans nous demandaient souvent dans quel numéro apparaissait tel ou tel héros et nous devions bien entendu leur répondre avec précision.
Quel travail... Ce serait peut-être plus simple à présent avec l'informatique...

Mais c'est vous l'instigatrice des super héros?

En fait, MARVEL avait une représentante à Paris, Barbara d'Arnoux, qui avait envoyé des échantillons de bd à un peu tous les éditeurs français dont la SAGE, HACHETTE, enfin tout le monde quoi, pour vendre leur matériel, mais sans succès.
Plus précisément cette personne représentait l'agence TRANSWORLD FEATURE SYNDICATE à laquelle avait fait appel les Goodman de MARVEL.
Parallèlement, avec mon père et Navarro, nous nous rendions compte que nos histoires commençaient à vieillir et qu'il fallait se renouveler.
Nous avons fait lire ces échantillons aux traductrices Corinne Virly et Monique Bardel (qui figuraient de temps à autre dans les ours des revues). Mais elles n'ont pas trouvé ça terrible.
De mon côté j'avais acheté "L'encyclopédie de la bande dessinée" où l'on parlait des FANTASTIQUES, du SURFER D'ARGENT, de SPIDERMAN.
J'y ai prêté alors une plus grande attention, faisant traduire avec précision les échantillons et nous nous sommes dit : "Pourquoi ne pas essayer".
En plus, les américains avaient tellement envie d'être édités en France qu'ils nous ont fait des prix et que nous nous sommes lancés.
Mon père et moi sommes allés à Paris rencontrer Barbara d'Arnoux pour un premier accord de collaboration.
C'était vers le printemps de 1968 et c'était aussi la première réponse positive qu'elle recevait.
Navarro n'aimait pas tellement les bd américaines mais il était d'accord pour ce projet, se rendant bien compte avec nous qu'il fallait avancer, qu'il fallait faire quelque chose, que les héros italiens vieillissaient, qu'il fallait se renouveler.
Précédemment nous avions bien essayé avec la science fiction et DAN DAIR mais cela n'avait pas marché.
Nous craignions que cela se renouvelle avec MARVEL cependant nous avons sauté le pas, même si cela n'a pas eu les résultats escomptés tout de suite.
Au début c'était dur et ça paraissait si farfelu tous ces héros, avec leurs vêtements et leurs pouvoirs. Nous n'étions pas sûrs du résultat...
Sans parler des nombreux ennuis que l'on a eus avec la commission de censure... Moi ça m'a gâché la vie...
Et avec un sentiment de culpabilité que vous instillait le président de la commission... sur le pourrissement des enfants, la brutalité et la violence... Que d'onomatopées et de textes coupés...
Lorsque l'on voit ce qui est permis de nos jours...
Il est vrai également que les américains exploitaient beaucoup les sujets d'actualité...
Par exemple lors de mes dernières années, s'il y avait aux USA une série de viols d'enfants, ils en utilisaient le thème dans leurs histoires...
Ils étaient à l'affût de tout cela et après, nous, face à une commission française, décalée par rapport au mode de vie US... Ah!, la partie n'était pas gagnée...
Ceci dit, les X-Men j'aimais bien.
Cependant lorsque l'on en lit pendant 30 ans...
Navarro a joué le jeu et, par la suite, il s'est mis à faire un peu de fantastique.
Cela lui a plu et il a élaboré quelques histoires qui ont eu un bon succès. Il y a eu Wampus et ce genre d'idées...

N'avez-vous pas participé à l'origine de cette histoire?

Non, non. Il l'a faite avec Bernasconi et Frescura. Justement, j'ai assisté aux premières réunions lorsqu'ils ont élaboré ce type qui était tout comme du chewing gum... Mais non, je n'en étais pas partie prenante.
Or l'histoire n'a malheureusement pas duré longtemps.
Je me souviens, lorsque nous avons été appelés devant le président de la commission de surveillance, sur les Fantastiques, nous avons eu droit à tout un couplet sur la sensibilité juvénile qu'il fallait grandement ménager etc...
Puis le magistrat qui nous dit, levant les bras au ciel, atterré: "Et Wampus, Wampus! Mais qu'est-ce que c'est que cette horreur!"...
Oh non, ça m'a gâché la vie. C'était une épée de Damoclès et pour éviter le couperet nous nous censurions pour adoucir ou supprimer telle ou telle scène.
Et tous les fans qui nous critiquaient parce que l'on censurait les onomatopées et autres, car il n'y avait pas ou peu d'onomatopées.
Dans les trucs italiens, avec Navarro, il fallait à chaque fois retoucher les photocopies, mettre des ballons sur les armes et ainsi de suite. Un vrai cauchemar...

Après Wampus, il y a eu Futura, Waki, Kabur?

Effectivement, il y a eu un certain nombre de personnages inédits, créés par la Société qui faisait un effort en ce sens. Souvent à l'instigation de Navarro. Il jouait la carte du fantastique-science-fiction inaugurée avec les héros MARVEL.
De bons scénaristes maison développaient d'ailleurs ces histoires: Claude Legrand, avec Jaleb le télépathe par exemple ou La brigade temporelle.
Puis il y a eu Robert Chantereau... Beaucoup d'inédits avec des histoires qui prenaient bien... et souvent dessinées par Bernasconi quoi qu'il y ait eu aussi Buffolente...
Qui prenaient bien... j'espère mais je ne sais pas après tout car ils n'ont pas eu une longévité extraordinaire.
KABUR n'a duré que 5 numéros, WAKI 6. FUTURA a duré plus longtemps mais n'a pas dépassé la trentaine de numéros...
Il y a eu aussi la carte du comique qui était jouée en parallèle, avec PIM PAM POUM PIPO, MINI et MAXI PIPO, FIESTA ou encore des histoires pour les petits avec ANIMAL PARADE...

Est-ce vrai que c'est lors de l'un de vos voyages aux USA que vous avez découvert les super héros?

Non, c'est après que j'y suis allée.
Nous les éditions déjà. Nous avions toujours l'intermédiaire de Paris, Mme d'Arnoux et nous passions par elle.
Puis un jour je suis allé à la MARVEL, rencontrant Stan Lee entre 2 portes. C'était un bel homme qui avait du charme.
Puis j'ai rencontré les Goodman, les créateurs de MARVEL. Je n'oublierai jamais Goodman père. J'étais dans le bureau, avec son fils et le père arrive. Il allait faire un golf et portait casquette blanche, blazer bleu, chaussures blanches assorties. C'était extraordinaire. C'était une autre planète. Ils ont été très sympa et je me suis bien entendue avec eux. Jusqu'au jour où des financiers ont pris le dessus.
Ainsi nous avons édité un certain nombre de super héros américains mais plusieurs d'entre eux ont été des créations maison avec des histoires de Mitton ou Tota sur des conceptions de Navarro. Ils travaillaient à plein temps dans la Société et nous avons pensé qu'outre les séries italiennes qu'ils dessinaient, il serait intéressant qu'ils abordent d'autres genres, notamment les sup-héros.
Tout ceci parce qu'il n'y avait plus assez de matériel, celui-ci étant partagé avec ARTIMA, sans parler des autres éditeurs qui se réveillaient et qui disaient: "Ouh là là! On n'a pas pris les super héros, il faut que l'on rattrape le temps perdu..."
Cela devenait donc une bagarre à couteaux tirés. De plus, le fils Goodman avait monté une autre affaire avec ATLAS SEABORD et nous a proposé ses histoires que nous avons prises également.
Le matériel se raréfiant, nous mettions ainsi des histoires maison avec des histoires américaines dans le même fascicule mais les américains, c'est à dire MARVEL principalement, ont protesté, ne voulant pas que l'on mélange les histoires.
Enfin, ces super héros ont marché durant des années...
Mais j'en suis revenue, vous savez. Je n'ai rien lu d'autre pendant 30 ans.
J'ai investi un temps fou dans cette Société. Quand j'ai arrêté je me suis dit: "Mais qu'est-ce que je vais faire?".

Il y a eu un boum de l'Héroïc Fantasy vers 1976 avec les albums de Conan, Kabur, Iron Jaw etc, puis des super héros au début des années 80?

Effectivement, au moment de la grande concurrence avec les autres maisons, nous nous sommes orientés vers une politique d'albums. Il y avait notamment LES FANTASTIQUES, L'ARAIGNEE, KAZAR puis CONAN que j'aimais bien au niveau graphisme. J'aimais beaucoup le graphisme de John Buscema.
Cette orientation vers une politique d'albums venait du fait qu'ils étaient bien moins surveillés que les périodiques dans les kiosques.
Nous nous sommes dit qu'il était préférable de sortir CONAN de cette manière car sinon il ne passerait jamais.
Cependant nous n'avons pu être diffusés en librairie car cela coûtait beaucoup trop cher.
Je suis allée voir pas mal de monde mais non, les frais de distribution étaient vraiment élevés...
Puis par la suite, les éditeurs privés, tels Albin Michel par exemple, se sont également positionnés sur le créneau...
Pour le boum des super héros comme SPIDEY ou NOVA, c'est la télévision qui a porté et contribué à cet engouement. Spiderman y passait, sous forme de petits films qui n'étaient pas terribles d'ailleurs, mais cela a suffit pour générer un lectorat qui s'en est emparé.


Cirus Tota (photo C. Vistel)

Il semble que la censure se soit particulièrement acharnée sur vous. Comment expliquer cela?

Oh, je pense que les autres ont eu ces problèmes également mais, AREDIT par exemple, sortait des trucs pour adultes...
Pour notre part, étant fixés sur le créneau "jeunesse", c'est sans doute pour cela que nous étions sous leurs projecteurs.
Cependant tous ont eu des problèmes... Devant le nombre constant de remarques et d'observations qu'ils nous formulaient, nous avions bien tenté de réagir face à eux mais c'était peine perdue...
Par exemple, voici le texte de la commission de censure concernant Fantask: "Cet organisme a considéré que cette nouvelle publication était extrêmement nocive en raison de sa science fiction terrifiante, de ses combats de monstres traumatisants, de ses récits au climat angoissant et la sortie de dessins aux couleurs violentes. Elle a donc estimé que l'ensemble de ces visions cauchemardesques était néfaste à la sensibilité juvénile".
Voilà, avec cela nous n'avions plus qu'à obtempérer...

Votre frère travaillait aussi dans l'édition?

Oh non, mon frère a eu un parcours entièrement différent. Il était Conseiller d'Etat et a été Directeur du Cabinet de Catherine Tasca. Mais il avait été aussi au Cabinet du Secrétaire d'Etat à la Culture et a tenu divers postes dont celui de Directeur adjoint des Musées de France.
Pour ce qui me concerne, cela me plaisait de rentrer dans la Société et au début, je ne détestais pas traduire les histoires d'espagnol, d'anglais... Je n'ai pas poussé l'école de journalisme car j'étais trop timide pour interviewer des gens...

Vous avez été rédactrice en chef jusqu'au départ de Marcel Navarro?

En réalité, ce n'était pas tout à fait cela. J'avais repris les parts possédées par mon père et en détenais ainsi la majorité.
J'ai donc exercé ses fonctions en plus de celles relatives à tout ce qui touchait aux super héros. D'une certaine manière j'étais le PDG de la Société. Mais, malgré certains problèmes gestionnaires et relationnels, nous nous sommes bien arrangés avec Navarro. Il était très professionnel et connaissait très bien sa partie. C'était un très bon technicien et il représentait, comme je vous l'ai dit, le côté créatif.
Au moment de vendre, en 1988, je voyais que cela n'allait pas durer éternellement. Navarro souhaitait prendre sa retraite.
De mon côté je n'avais pas d'héritier... Et puis ma mère avait eu une longue maladie et mon père, lui, avait eu une attaque cérébrale qui l'avait laissé hémiplégique.
De plus nous étions des éditeurs trop petits alors, soit nous allions disparaître comme les autres, soit nous serions repris par un groupe plus important.
C'est ainsi que nous avons cherché à vendre. Pour ma part, je voulais vendre à des étrangers plutôt qu'à un éditeur parisien car je me disais qu'en vendant à des étrangers nous resterions à Lyon et ainsi conserverions le personnel de la Société...
Ainsi, MARVEL voulait racheter, puis les suédois, c'est à dire SEMIC INTERNATIONAL, se sont positionnés.
Mais entre temps, MARVEL avait changé et était tombé aux mains de financiers alors que SEMIC était des éditeurs. Ceux-ci, en outre, voulaient vraiment s'implanter en France car ils avaient un secteur bd et possédaient des filiales un peu partout, en Hollande, au Danemark, en Suède, en Norvège, en Finlande, en Allemagne...

Pourquoi LUG a perdu son nom?

Parce que justement il y avait SEMIC Allemagne, SEMIC Hollande etc... Ils voulaient impérativement que la Société devienne SEMIC France.
Donc, d'un commun accord avec Navarro, nous avons vendu. Lui, il a pris sa retraite dans les mois qui ont suivi et moi je suis restée plusieurs années, sous contrat, en tant que PDG.

Pourquoi avoir déménagé peu avant votre départ, allant de la rue Zola à la rue de la Gare?

C'étrait trop petit rue Emile Zola, ça éclatait de partout.
C'était en outre de vieux immeubles aux appartements anciens et les bureaux n'étaient pas adaptés. Nous étions sur 2 étages. Le rez-de-chaussée servait à l'expédition mais elle avait pris une telle ampleur avec les réassorts ou les titres vendus par correspondance, que ce n'était plus possible. SEMIC aussi souhaitait le déménagement. De plus nous n'étions pas informatisés, à part un ordinateur. Nous sommes donc partis dans le quartier de la gare de Vaise où l'informatisation a été effectuée.

Et lorsque vous partez en 1993, vous prenez votre retraite?

En fait, c'est moi qui ai voulu partir de mon propre chef. J'avais un contrat de 3 ans tout d'abord et je suis restée près de 5 ans.
Or nous n'avions plus la même conception de l'édition. Par exemple ils (SEMIC) voulaient lancer des produits et des revues ensemble dans les différents pays où les filiales étaient implantées et je leur disais parfois que cela ne marcherait pas en France. Heureusement le Président de SEMIC INTERNATIONAL m'écoutait et se rangeait parfois à mes avis. Il ne m'a jamais forcé la main.
Par la suite, ils se sont orientés vers le lancement de magazines identiques dans les différents pays. Ce n'était plus mon truc et je ne me sentais pas capable d'assumer et d'assurer ce type de lancement. Je n'étais pas d'accord avec ces projets et j'étais persuadée qu'ils allaient se casser la figure.
En outre, dans le comité de Direction il y avait 2 personnes qui ne s'entendaient absolument pas, je faisais le tampon entre elles et ça en devenait usant.
Déjà, dès 1989, le siège social était parti à Boulogne Billancourt tout en laissant cependant les locaux de la rédaction à Lyon. Heureusement, pour le personnel de gestion notamment. Dans l'atelier de création LUG, il ne resta plus que Bordelet, les autres étant soit partis en retraite, soit volant de leurs propres ailes comme Tota ou Mitton...
SEMIC a voulu éditer dans tous les pays du groupe des titres comme TOM & JERRY, POPPLES, GARFIELD etc... qui n'ont toutefois pas connu le succès en France.
Cependant des collections ont toutefois été créées, orientées quand même vers les super héros comme FACTEUR X, SERVAL ou LE PUNISHER mais avec des formes éditoriales différentes comme la souscription en tirage limité.
Paradoxalement, les petits formats continuaient, sans doute parce que la majorité d'entre eux ne présentaient plus que des rééditions s'adressant à d'anciens fans? Quoique...
En 1993, Bordelet quitte la maison et YUMA s'arrête en plein milieu d'une histoire inédite de Zagor... Il sera suivi de près d'ailleurs par BLEK et par ZEMBLA l'année suivante.
De plus, ma mère était décédée d'une longue maladie. Mon père avait eu une seconde attaque qui l'avait laissé cette fois-ci entièrement paralysé. Bien qu'il soit sous soins médicaux, je me disais qu'il fallait m'en occuper. J'habitais au-dessus de chez eux, à Sainte-Foy-lès-Lyon.
Tous ces éléments mis ensemble m'ont poussée vers la sortie.
Les changements étaient trop profonds et c'était vraiment une gestion différente. Nous sommes donc en décembre 1993.
Mon père décédera quelques mois plus tard en avril 1994. J'ai alors quitté l'appartement de Sainte-Foy et me suis installée dans le centre de Lyon, dans le 6ème arrondissement.
Après moi, à LUG-SEMIC il y a eu Heinrik Reinvaldt de SEMIC Danemark qui n'est resté qu'un an et qui a bu le bouillon. Il a alors été remplacé en 1995 par le PDG de SEMIC Hollande: Gary Van Muylwijk. SEMIC France devient alors Editions SEMIC et Gary partage alors son temps entre la Hollande et Lyon. Je connaissais d'ailleurs ces deux personnes pour les avoir précédemment côtoyées lors de différentes réunions SEMIC.
Ceux-ci perdent ensuite la licence MARVEL en 1996 qui sera vendue à PANINI, puis ils recentrent alors tout sur les héros d'IMAGE dont ils avaient eu la licence.
En 1997, suite à quelques problèmes au sein du comité de Direction, Daniel Bonnier reprend lui-même les rênes et l'année suivante son groupe s'associe avec le groupe TOURNON d'Henri-Claude Prigent pour former SEMIC SA. Tout est alors concentré sur Paris.
Je sais que par la suite est arrivé un jeune rédacteur en chef dynamique: Thierry Mornet, qui a tenté de relancer les petits formats. Or depuis des années cela ne se vendait plus beaucoup d'où la politique de rééditions continuelles.

Mais, voyez, vous m'apprenez qu'ils ont été définitivement stoppés en décembre 2003...

En fait, c'est toute une époque qui s'arrête...

C'est toute une période qui se clôt... Et, d'une certaine manière c'est la fin de l'histoire...

Dommage, j'aimais bien la Société, je m'y suis vraiment investie mais, que voulez-vous, c'est l'évolution des choses...

A présent je cultive mon jardin et j'ai de quoi m'occuper aussi...

Et sur ce, nous partons, bras dessus bras dessous, faire le tour des plantations...

Propos recueillis par Jean-Yves GUERRE (octobre 2005)